Maylee

Maylee
Dans cette ville il y a un truc pas clair qui se propage dans l'air, un truc pas clair qui fout les tripes des habitants en l'air, un truc pas clair qui te rappelle la guerre, un truc pas clair au goût amer, un truc pas clair qui veut te faire croire que ta vie est spectaculaire. Mais le spectacle en réalité, c'est ce qu'il se passe dans la tête des gens quand ils dorment, ils rêvent d'avion, de bruits de ferraille fous, ils rêvent de prendre un ascenseur pour voir la ville de haut, ils rêvent de navettes spatiales, d'alcool, de voitures qui filent à toute allure. A Agonalia, c'est ça le spectacle, ce qu'il se passe dans la tête des gens quand ils dorment, et qui est exactement la même chose qu'ils vivent quand ils sont éveillés. Le spectacle à Agonalia, en ces jours qu'on ne compte plus, en cette année qu'on a oublié, le spectacle, c'est les boulets de démolition et les grues grises comme la gerbe des artistes qui s'écorchent la peau contre l'acier des buildings. Bien sur, il y a bien des gens que ce spectacle laisse indifférents, il y a bien des gens qui se disent qu'avec quelques étages en moins la ville irait bien mieux, et encore ils n'osent pas l'avouer, bien trop effrayés par ce truc pas clair qui leur rappelle la guerre. Mais une fois qu'on a enlevé les crétins qui ont les yeux remplis de boules de gaz – étoiles ? – à la vue de ce spectacle, et ceux dont les yeux restent vides, il reste bien peu de gens dont les yeux vomissent chaque jour ce ciel qu'on voit un peu moins.

Il y a bien une gamine, là, blottie sous sa couette dont la housse s'est barrée pendant la nuit, écrasée par cent dix-huit étages d'acier et de familles comme les autres qui dort comme elle peut, puisque ça fait longtemps qu'il n'y a plus aucun spectacle dans sa tête, quand elle ferme les yeux. Son réveil sonne, sans bouger le corps elle l'éteint d'un geste mécanique, se rendort, le réveil sonne à nouveau, elle l'éteint encore, se rendort, et ce, cinq ou six fois. Quand la voix grésillante du réveil daigne enfin fermer sa gueule pour de bon, son premier réflexe est d'attraper son téléphone qui traine entre deux t-shirts et une chaussette sale par terre, dans le fouillis de son appartement. Les yeux encore fermés, la bouche encore pâteuse, elle appelle le seul numéro de son répertoire téléphonique.

Tuuu ... Tuuu ... La sonnerie s'éternise. Comme d'habitude.

_Allo ?

Une voix ronchonne et pâteuse, comme la sienne, répond à l'autre bout du fil.

_Max, c'est l'heure de se réveiller.
_Putain May', laisse moi encore cinq minutes.
_J'te laisse cinq minutes à chaque fois et à chaque fois t'arrives en retard.


Max marmonna quelques mots complètement incompréhensibles et Maylee l'entendit s'étirer en baillant.

_Bon, ça marche, à tout à l'heure.
_Au fait Max ...
_Quoi ?
_Mets pas tes pompes vertes, tu mets trop de temps pour les attacher tous les matins, et on est déjà à la bourre !


Maylee raccrocha avant même que Max puisse protester, ces pompes vertes, c'était sa grande fierté. Elle se leva lentement, s'étirant comme un chat, regarda un peu le bordel autour d'elle et le cendrier plein à craquer, sa table de chevet était jonchée de paquets de cigarettes vides et d'allumettes carbonisées, sa moquette avait perdu depuis longtemps sa couleur d'origine, cramée par endroits, et sur le bureau on trouvait plus de canette de jus de pommes que de livres de cours. Maylee sourit devant son petit univers bien trop bordélique pour qu'elle ait une vie rangée et ouvrit son armoire d'un geste brutal. La porte de l'armoire renversa le pied de son appareil photo, qui lui-même renversa le cadre qu'il y avait sur sa table de chevet, qui lui-même fit s'écrouler la montagne de paquets de clopes qui gisait là. Elle n'y fit pas attention, pris le premier pantalon et le premier t-shirt de la pile, s'habilla sans y prêter attention, se retourna pour se regarder dans le miroir et se cogna le genou contre le coin de son bureau. Putain, c'était vraiment trop petit ici. Puis elle alluma en même temps la télé et une cigarette, s'assit sur un vieux pouf par terre et faisait tomber la cendre dans la canette de jus de pomme la plus proche d'elle, juste avant de se rappeler qu'elle devait partir au lycée. Elle calla la cigarette entre ses lèvres, sauta dans ses chaussures sans lacets, enfonça sa casquette sur sa tête, pris son sac à dos sur une épaule, lança un regard fatigué à la vaisselle qui s'amoncelait dans l'évier, attrapa le balai, donna trois quatre coups dans le plafond pour réveiller le voisin, sorti de chez elle en souriant et pris la direction du lycée.

C'est bon, la journée pouvait commencer, même si, selon Maylee, à Agonalia il y avait vraiment un truc pas clair, qui se propageait dans l'air.

# Posté le lundi 19 mai 2008 14:50

Modifié le lundi 19 mai 2008 15:01

Max

Max
Encore une journée qui débute, encore une journée qui commence par la musique d'un téléphone portable perdu quelque part entre les tissus de vêtements eux même perdus quelque part sur le sol en bois d'une chambre perdue quelque part entre les étages d'un bâtiment qui frôle sans doute les cinquante étages, lui-même perdu quelque part dans une ville qui s'agonise et qui frôle peut-être les étoiles. Les étoiles ? Quelles étoiles ? Qui frôle sans doute le début d'une couche de pollution irrécupérable.

- Quoi... Maylee ?

Quelques mots échangés. Max se décida enfin à ouvrir les yeux tandis que la musique de son réveil – qui n'avait pas réussi à la réveiller – retentissait encore. Le bout de corps perdus dans les grosses couvertures de lit resta encore quelques minutes à comater devant le plafond, perdu entre la fatigue et la paresse de devoir se réveiller, se croiser dans le miroir, partir à l'école.
Et pourtant. Max prit encore quelques minutes avant de se décider à se réveiller, croisa une peluche de singe orange dans son lit et l'accrocha autour de son cou. Petite fille se leva, s'étira jusqu'à entendre les os de son bas du dos craquer et ouvrit les rideaux.

- Tu crois que ça va se régler tout c'bordel ?

Le soleil n'est pas encore levé à cette heure matinale. Dur, dur de pouvoir faire briller ses rayons dans une ville où on a décidé de plus le voir. Fermez les yeux. Une forêt de buildings s'étend encore à des kilomètres et des kilomètres devant les yeux bleus de Max. Est-ce que tout ce bordel allait se régler ? Pas de réponse. Jamais de réponse quand on se parlait à sois même. Encore moins de réponse à ce genre de question. Agonalia s'agonise et Max aussi.

- Ouais... Moi non plus.

Max s'élança la tête la première dans une pile de vêtements. Prit un pantalon et un T-shirt sale au hasard, se mit une touche de maquillage sur les yeux devant la glace en grimaçant à son reflet, se passa une main dans une tignasse autrefois rouge, pas brossée depuis quelque jours, et s'élança hors de l'appartement après avoir hurlé un J'y vais franc, sans réponse.

Toujours les mêmes rues, toujours les mêmes immeubles, toujours les mêmes gens, toujours les mêmes habitudes. Max augmente le son qui lui bouffait les oreilles à l'intérieur de son casque, passe ses mains dans les poches de son sweat shirt et sautille sur les taches plus foncées du trottoir... Toujours la même ville, toujours les mêmes bâtiments. Quand Max est prête à se faire manger par une masse de gens qui se précipite tous englués les uns les autres pour ne pas arriver en retard, le soleil décide à pointer le bout de son nez. Les rayons émergent avec difficulté, cachée par l'ombre d'un océan de buildings qui pivotent lentement sur le visage de Max qui prend une grosse bouffée d'inspiration. Ferme les yeux. À l'intérieur, ses paupières deviennent toutes rouges. Un léger vent vint se glisser – c'est déjà ça – et ébouriffa un peu plus ses cheveux, si elle aurait pu appuyer sur une touche Stop pour que le temps s'arrête et que le soleil puisse lui réchauffer encore un peu les joues, elle l'aurait fait. Mais sa montre qui émit un petit bruit en avait décidé autrement quand elle posa ses yeux dessus, soupira et ronchonna – comme elle savait si bien le faire,

- Eh merde. Si je me dépêche pas, j'vais être en retard.


Petite Max se perd parmi les grandes personnes du métro. Patiente en écoutant une voix monocorde et mécanique qui énumère les stations, et se faufile entre elles quand la voix dit Alcantrace, Je répète Alcantrace, ca va on a comprit, Alcantrace, si tu crois que ca m'suffit pas d'y aller tous les jours, ferme la.
Ronchonne encore. Ronchonne encore, comme tous les matins. Toujours les mêmes bâtiments, toujours les mêmes gens appuyés devant les grilles du lycée Alcantrace, toujours les mêmes habitudes, et Max – pour une fois, arrivée juste à temps - se faufila parmi une masse de jeunes et vint retrouver Maylee, fumant une énième cigarette, les paupières encore un peu lourde qui ne demande qu'à retomber, la tête confortablement installée sur un oreiller douillée.

- Salut.
- Salut.
- ...
- Comme à mon habitude.


On ne se demande même plus si ça va. À quoi bon ? À l'ouest, des rires et des paroles – des critiques, sans doute, comme d'habitude - de jeunes ignorants. À l'ouest, des rires ignorants, toujours les mêmes rires, toujours les mêmes gens. Agonalia s'agonise, et elles aussi.

# Posté le lundi 19 mai 2008 15:13

Drev

Drev



« Cible en visuel »

Allongé dans son lit, un jeune homme fixe le plafond le sourire aux lèvres, il essaie de ne pas penser aux nombre de personnes, de soldats surtout, qui ont pu dormir entre ces couvertures, son poing tape à intervalles réguliers la barrière en métal du lit. Il regarde le plafond de ses yeux verts, qui seront bleus demain et qui étaient jaunes hier. Il tend son autre main vers le fond de son lit pour attraper le premier aliment à sa portée, il se trouve que c'est un biscuit rassis, il le mastique machinalement sans prêter attention au goût, depuis qu'il vit ici, plus aucune saveur n'atteint ses papilles. Il sourit – ce jeune homme sourit toujours – et la main qui frappait la barrière l'attrape violemment, et le voila qu'il saute par-dessus, et ses pieds se glacent sous le métal froid du sol. Ca fait bien longtemps qu'il ne prend plus l'échelle pour descendre de ce lit superposé. Il regarde la longue rangée de lits et essaie de ne pas penser aux nombres de soldats qui ont pu dormir entre ces couvertures, se noyer entre ces couvertures, mourir entre ces couvertures. Le torse et les pieds nus il sort du dortoir, glisse sur des feuilles éparpillées par terre entre les périscopes, les vieilles radios qui ne marchent plus depuis des années et les bouées de sonars qui ressemblent à des torpilles.

Oui, il faudrait peut-être dire que Drev vit dans un sous-marin.

« Cible en visuel »

Il sort par le petit escalier qui donne sur l'extérieur, se cogne la tête dans l'encadrement de la porte et rigole en voyant qu'il n'arrive toujours pas à se souvenir que cette porte est minuscule. Il s'assoit contre la coque de cet engin de guerre qui est devenu son seul refuge, s'allume une cigarette, inspire, expire, crache la fumée et soupire de soulagement, de bien-être, et se dit que bordel, la vie n'est jamais plus belle que quand t'es seul, le dos frigorifié par la coque d'un submersible, une clope entre les lèvres, et que personne ne vient te dire que tu ne ressembles pas au reste de la population et que donc tu ferais mieux de crever. Mais une ombre flotte dans les yeux verts de Drev, une ombre vogue dans ses yeux quand ils se posent sur la fenêtre en face de lui, fenêtre ouverte sur le monde, avant, ça aurait fait rêver n'importe qui. Mais quand le monde n'est fait que de buildings, et d'immense grues, les fenêtres ouvertes sur le monde, on s'en passerait bien.

Oui, il faudrait peut-être dire que Drev vit dans un sous-marin oublié dans un vieux hangar désaffecté.

« Cible en visuel »

Drev attrape trois pots de peinture qui gisent là, et un morceau de voile du bateau qui meurt lentement à côté de son sous-marin. Il s'approche de la fenêtre, la cigarette dans le sourire, se passe la main dans ses cheveux blonds déjà complètement en pagaille, et son cerveau marche à mille à l'heure. Une fois la cigarette consumée il jette le mégot à ses pieds – nus – et sans réfléchir plus longtemps il attrape le pot de peinture rouge et lance de toutes ces forces ce liquide qui ressemble à du sang contre la fenêtre. Un gros bruit, un dirait qu'un obus explose quelque part au loin, et une énorme tache de peinture rouge clôt enfin cette fenêtre ouverte sur le monde. Drev attrape une cigarette, la glisse entre ses lèvres mais ne l'allume pas, prend le pinceau qui est en train de couler dans le pot de peinture verte et laisse sa main voyager les carreaux de la fenêtre. Il ne sait pas trop ce qu'il dessine, ce qu'il peint, on verra bien quand ca sera fini. Drev dessine, peu importe quoi, et une fois que c'est terminé, il choisit ce que son ½uvre représente. Le pinceau, c'est la continuation de son bras droit, sans le pinceau Drev est manchot, sans le pinceau, Drev existe un peu moins fort. Et le pinceau court, vole, zigzague, se prend les pieds dans la peinture rouge, dérape un peu et revient se perdre par terre. Drev regarde son ½uvre en souriant, allume sa cigarette et rajoute à la peinture noire les mots « Carpe Diem » en dépassant un peu sur les murs. Même si en ces temps bien tristes, plus personne ne sait ce que ça peut bien vouloir dire, sauf Drev.

« Cible en visuel »

Drev s'affale contre le mur, il fait face à la fenêtre qui maintenant cache les buildings qui s'étendent au loin, il fait face à son ½uvre, et décide de ne pas lui donner de nom, il décide qu'elle ne représente rien, comme toutes les autres. Il lance un ½il vers la bouteille d'alcool qui trône à côté de lui fière comme une reine, l'attrape violemment par la gorge et l'embrasse à pleine bouche. Le liquide brûlant lui coule dans les veines, et il se dit que quand même, quelle belle peinture ça doit faire, de l'alcool qui se mêle à du sang, dans ces tubes violacés. Et il se dit qu'un jour, il essaiera de peindre ça. Il ne quitte plus des yeux de cette fenêtre, il a le sourire béat du junkie le plus heureux et le plus perdu de la terre, un peu de peinture rouge coule le long de son torse nu, il ressemble à un mort qu'on a oublié de ramener au cimetière. Mais la première image qui vient à l'esprit de Drev c'est celle de ce soldat qui dort les pieds dans les glaïeuls avec deux trous au coté droit. Si ce n'est que maintenant Rimbaud on ne connait plus et que Drev n'a pas les pieds dans les glaïeuls, mais dans le béton et il n'est pas étendu dans l'herbe mais contre de l'acier. Si on voulait décrire Agonalia aujourd'hui, et le monde tel qu'il était il y a bien des années, on n'aurait pas besoin de mots, mais juste de ces deux images, un soldat mourant dans la nature, et un déserteur coincé dans du béton. Juste ça, et tout le monde comprendrait. Drev, il le sait tout ça, il doit être l'un des seuls, mais il le sait, et dans une pulsion de rage il lance la reine – la bouteille – contre la fenêtre, la fenêtre ne se brise pas, ici, à Agonalia, les fenêtres ne se brisent jamais. Le liquide incolore dessine les lettres du Carpe Diem et quelques morceaux de verres s'accrochent dans la peinture pas encore sèche. Drev regarde une dernière fois la fenêtre l'½il rieur, approche sa main de sa bouche et imite la voix des tireurs d'élite.

« Cible détruite, je répète, cible détruite, rêves reconstruits, avenir en perdition »


Et il se met à rire comme un dément, les genoux se saignant contre les griffes de la reine – les éclats de la bouteille –.
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# Posté le lundi 19 mai 2008 15:18

Nello

Nello
Le jeune homme regarda pour la énième fois le reflet de son visage dans le miroir de son casier, de tous les cotés, sous tous les angles, vérifiant si la moindre imperfection pouvait altérer le visage de son ego surdimensionné. Il passa ses doigts dans sa chevelure châtain pour lui laisser la forme qu'il jugeait lui convenir le mieux, se passa les doigts sur le visage, sur les cernes sous ses yeux foncés, sur les marques de ces joues creuses. Il referma les deux boutons du haut de son uniforme noir, épousseta rapidement ses épaules et son col et ferma son casier. Derrière lui, une fille, à droite, une fille, à gauche, une fille. Toutes trois tentaient de lui envoyer des sourires auxquels il prenait plaisir à ne pas répondre. Des réflexions inutiles dites un peu trop fort, histoire de se faire entendre, des gloussements de petites pétasses que Nello s'amuser à ignorer, et autres petits plaisirs de la vie qu'ils exerçait toutes les journées pour rappeler à toutes et à tous qu'ils lui étaient inférieurs. Tous, des petites merdes immondes enfantées par une société décadente qu'il adorait voir agoniser sous ses pas pédantesques.

Lorsque la sonnerie du lycée sonna, Nello enfonça ses mains dans ses poches, un sac au dessus de son épaule, tandis que quelques jeunes hommes de son âge s'avançaient pour lui taper sur l'épaule. Alors comment tu vas Nello ? Ce week end ? Eh, eh, eh ? Aller racoooonte. Et des rires et des rires. Nello s'avançait parmi une foule de jeunes bourges, yeux baissés, un sourire supérieur qui lui étirait les lèvres. S'ils savaient, tous ces crétins, s'ils savaient comme Nello les méprisait et comme il détestait qu'on le décoiffe comme ça, en passant leurs mains comme ca- .

Nello s'avançait. Toujours suivit de ces quelques gars qu'on aurait pu prendre pour des gardes du corps ou des acolytes, mais ce n'était qu'un style que Nello se donnait, un jeu auquel il jouait, le jeu de savoir jusque quand il réussirait à se faire semblant que leurs vies pathétiques ne lui donnaient pas envie de se trancher la jugulaire en criant Ne me parlez pas. Un jeu dans lequel il faisait croire qu'il était comme les autres, que le week end dernier son papa lui avait acheté une nouvelle voiture, dans laquelle il avait baisé une salope de leurs école, dans laquelle il avait baisé une autre salope de leur école, dans laquelle il avait encore baisé avec une autre salope de leurs école, vu qu'il n'y a que ça dans ce bahut qui respire le fric et le pédantisme sur tous les murs de tous les couloirs. Qu'il était comme les autres, que dans ces poches trainées des pièces d'or qu'il regardait avec des étoiles dans les yeux. Qu'il était comme les autres, qu'il était le petit fiston de papa et maman avec sa jolie mèche qui lui cachait les yeux. Qu'il était comme les autres, qu'il n'avait pas le c½ur qui vomissait, qu'il n'avait pas de l'acide qui lui sortait par les yeux à chaque fois que sa tête tournait vers la fenêtre. Qu'il était comme les autres, une saleté de gosse de dix-huit ans, ayant toujours grandit dans le luxe et l'argent avec un papa au service de l'État.
Nello ne serait jamais comme les autres.

Et il la regardait. Cette fenêtre. Tandis qu'un professeur rendait des contrôles auquel il avait sans doute eu la note optimale – comme d'habitude – il la regardait cette fenêtre. Cette putain de fenêtre à l'atmosphère grise. Pas un putain de nuage dans ce ciel, puisque de toute façon on ne le voyait pas. Des immeubles, que des immeubles. Un océan d'immeuble qui pousse comme des champignons dans cette Agonalia où la population agonise sans même s'en rendre compte. Quelques rares lucides l'on peut-être comprit, quelques rares espoirs... Quelque part. Perdus dans un océan de buildings. Quelque part là-bas au fond, Nello entend des bruits métalliques de construction. On fait pousser des champignons, à Agonalia, sauf qu'ils ont un minimum de cinquante étages et qu'ils ne font aucun effet euphorique. Il serre le poing. Papa, je te déteste.

- Nello. Question II, s'il-vous-plaît.
- J'en sais rien...
Marmonna t-il sans même prendre la peine de poser les yeux sur sa copie.
- Hm... Nello, vous avez eu la note optimale au contrôle, il me semble que vous êtes en mesure de répondre à la question.
- Mais puisque je vous dis que je ne connais pas cette putain de réponse...
- Écoutez jeune homme, ne m'obligez pas à vous envoyer chez le directeur pour ce type de propos vulgaire.


Nello tourna la tête et se confronta à tous les regards interpellés de ces minables élèves de sa classe. Petit sourire intérieur, petit plaisir que de se rendre le centre d'attention l'espace de quelques minutes.
Tandis qu'il préparait une réplique acerbe, son plaisir retomba en croisant le regard foudroyant de son professeur. Pas d'issu, Nello, pas d'issu. Pas d'issu à Agonalia, Nello, pas d'issu. Enfermé dans son cocon de bonne famille, effacé derrière son image de gosse de riche modèle, Nello répondit à la question.

- Question II, alors, c'est parti...

Écrase Nello, écrase. Et fais semblant.

# Posté le lundi 19 mai 2008 15:23

Zélie

Zélie
Les rues sales, les murs sales, les gens sales, le ciel sale. Air salé de l'amertume à chaque carrefours. Askinople ne respire plus, il s'asphyxie. L'air salé, embryon salée d'un océan depuis bien longtemps oublié. Les rues sales, le ciel sale. Les gens sales, surtout les gens. Zélie se regarde dans le miroir accroché à son mur en se mettant une dernière touche de blush sur les joues. Les murs sales, mais les gens sales, surtout. Elle crache rageusement sur ce petit cadre miroitant en face d'elle et admire sa salive qui coule lentement. Zélie, qui se considère aussi sale que l'endroit où elle vit. Askinople. Rempli de gitans, de sans abri, de malades mentaux, de psychopathes, et toutes autres sortes de personnes que l'Etat considère comme sales. Beaucoup plus sales que les rues, les murs, et le ciel. Zélie se crache au visage, fait bouffer ses cheveux, du rouge sur les lèvres et des créoles aux oreilles.

_Zélie, tu pourrais aller faire les courses ? Y a plus de lait !
_...
_Zélie ?!
_Ouais ouais c'est bon j'y vais.


Elle adresse un sourire chaleureux à son colocataire appuyé contre l'encadrement de la porte. Jeune gitan à la peau caramel, au ciel chocolat, et au c½ur glacé par cette société. Deux ans qu'elle vit là, deux ans de saleté, deux ans de quête vaine, deux ans de bordel, deux ans de rouge sur les lèvres. Elle attrape un porte monnaie rempli de clochettes et le fourre dans son sac à côté de toutes choses qui ne lui serviront jamais, mais qu'elle ne peut pas se résoudre à quitter. Un petit calepin, des stylos, des bonbons durs, et autres babioles dont elle a oublié l'utilité. Dans un coup de vent elle sort de l'appartement, dévale à toute allure les vingt-huit étages et les cinq cent soixante marches qui la séparent du sol, ici à Askinople, pas d'ascenseur, et comme elle ne porte pas de chaussures ses pieds brûlent un peu plus de jours en jours. Elle sort du bâtiment qui hurle des bruits de ferraille qui menace de s'écrouler à tout instant et déboule dans les rues d'Askinople, le ghetto des gens jugés dangereux – et sales – par le gouvernement.

Des gens meurent dans les caniveaux, les poumons dévorés par cette épidémie étrange qui tient en joug chaque habitant, des gens meurent dans les caniveaux, et on ne prend même plus le temps de les ramasser. Askinople c'est le quartier oublié, celui où personne ne met les pieds, celui où on brûle sur des buchers l'humanité des rejetés. Zélie traverse les rues en regardant le désastre autour d'elle, elle court plus vite possible chez le marchand de lait, elle ne veut pas voir tout ça, toutes ces vies brisées. Les gitans lui font signe de la main, elle leur répond par un sourire qui fait teinter de joie les créoles à ses oreilles, à cause de ses vêtements colorés, tout le monde la prend pour un soleil. Sa longue jupe rouge traine au sol, se remplit de poussière et de saleté, mais depuis le temps, elle n'en a plus rien à faire, elle court comme un feu follet, évite les miroirs pour ne pas se cracher dessus en plein public.

_Tiens, petite Zélie, quel soleil t'amène aujourd'hui ?
_T'en vois toi, du soleil ici ?
_Trois briques de lait c'est ça ?
_Trois briques.


Le marchand de lait enveloppe ses petits briques grises dans du papier noir, que de la saleté, que des gens sales, à Askinople on n'a pas le droit aux couleurs. Lui, ce grand type au crane fendu en deux par une immense cicatrice, on l'avait foutu ici pour désordre sur la voie public parce qu'il avait essayé de lancer une manifestation dans les rues propres du reste d'Agonalia en criant « A quand le ciel ? » mais personne ne l'avait suivi. Alors il vendait du lait dans des briques grises, parce qu'à Askinople, les couleurs, quand il y en a, il faut les cacher, les enfermer. Zélie paye, lance un sourire au laitier, il faut bien un peu de chaleur dans ces rues sales et froides, mortes, où les c½urs ne battent plus. Elle retourne chez elle en trainant ses pieds brûlés dans la poussière, derrière chaque poubelle un perdu lui dit « Bonjour jolie Zélie », tous lui demandent une histoire, une histoire hybride d'un des pays où elle a voyagé. Mais quand, comme Zélie, on a vu le monde entier, et qu'on a déjà tout raconter, il ne reste plus qu'à inventer de nouvelles planètes, mais Zélie ne sait pas faire ça. Maintenant, tout ce qu'elle connait, se sont ces rues sales, ces murs sales, ces gens sales, ce ciel sale, et son miroir dégoulinant de salive. Et en passant la porte de son immeuble elle soupire en se demandant quand est-ce tout ça pourra enfin finir.

_Merci Zel'
_De rien.
_Y a Iago et Jin ici, ça te dit un peu de musique ?
_Non merci, j'vais aller me recoucher.


Elle longe le couloir pendant que son colocataire va retrouver ses deux frères pour un orchestre à trois guitares improvisé. De fond du couloir elle les observe jouer cette musique de fou, rythmée par les sourires qu'ils n'arrêtent pas de se faire. Elle s'appuie contre le mur – sale – et soupire. Ils sont heureux, leur musique est heureuse, ils sont heureux ces trois perdus. Zélie rentre dans sa chambre, s'allonge sur son lit, soupire encore et s'enlève d'un geste le lent le rouge des lèvres.

_Bordel, mais quand est-ce tout ça va enfin finir ?
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# Posté le lundi 19 mai 2008 15:27