Dans cette ville il y a un truc pas clair qui se propage dans l'air, un truc pas clair qui fout les tripes des habitants en l'air, un truc pas clair qui te rappelle la guerre, un truc pas clair au goût amer, un truc pas clair qui veut te faire croire que ta vie est spectaculaire. Mais le spectacle en réalité, c'est ce qu'il se passe dans la tête des gens quand ils dorment, ils rêvent d'avion, de bruits de ferraille fous, ils rêvent de prendre un ascenseur pour voir la ville de haut, ils rêvent de navettes spatiales, d'alcool, de voitures qui filent à toute allure. A Agonalia, c'est ça le spectacle, ce qu'il se passe dans la tête des gens quand ils dorment, et qui est exactement la même chose qu'ils vivent quand ils sont éveillés. Le spectacle à Agonalia, en ces jours qu'on ne compte plus, en cette année qu'on a oublié, le spectacle, c'est les boulets de démolition et les grues grises comme la gerbe des artistes qui s'écorchent la peau contre l'acier des buildings. Bien sur, il y a bien des gens que ce spectacle laisse indifférents, il y a bien des gens qui se disent qu'avec quelques étages en moins la ville irait bien mieux, et encore ils n'osent pas l'avouer, bien trop effrayés par ce truc pas clair qui leur rappelle la guerre. Mais une fois qu'on a enlevé les crétins qui ont les yeux remplis de boules de gaz – étoiles ? – à la vue de ce spectacle, et ceux dont les yeux restent vides, il reste bien peu de gens dont les yeux vomissent chaque jour ce ciel qu'on voit un peu moins.
Il y a bien une gamine, là, blottie sous sa couette dont la housse s'est barrée pendant la nuit, écrasée par cent dix-huit étages d'acier et de familles comme les autres qui dort comme elle peut, puisque ça fait longtemps qu'il n'y a plus aucun spectacle dans sa tête, quand elle ferme les yeux. Son réveil sonne, sans bouger le corps elle l'éteint d'un geste mécanique, se rendort, le réveil sonne à nouveau, elle l'éteint encore, se rendort, et ce, cinq ou six fois. Quand la voix grésillante du réveil daigne enfin fermer sa gueule pour de bon, son premier réflexe est d'attraper son téléphone qui traine entre deux t-shirts et une chaussette sale par terre, dans le fouillis de son appartement. Les yeux encore fermés, la bouche encore pâteuse, elle appelle le seul numéro de son répertoire téléphonique.
Tuuu ... Tuuu ... La sonnerie s'éternise. Comme d'habitude.
_Allo ?
Une voix ronchonne et pâteuse, comme la sienne, répond à l'autre bout du fil.
_Max, c'est l'heure de se réveiller.
_Putain May', laisse moi encore cinq minutes.
_J'te laisse cinq minutes à chaque fois et à chaque fois t'arrives en retard.
Max marmonna quelques mots complètement incompréhensibles et Maylee l'entendit s'étirer en baillant.
_Bon, ça marche, à tout à l'heure.
_Au fait Max ...
_Quoi ?
_Mets pas tes pompes vertes, tu mets trop de temps pour les attacher tous les matins, et on est déjà à la bourre !
Maylee raccrocha avant même que Max puisse protester, ces pompes vertes, c'était sa grande fierté. Elle se leva lentement, s'étirant comme un chat, regarda un peu le bordel autour d'elle et le cendrier plein à craquer, sa table de chevet était jonchée de paquets de cigarettes vides et d'allumettes carbonisées, sa moquette avait perdu depuis longtemps sa couleur d'origine, cramée par endroits, et sur le bureau on trouvait plus de canette de jus de pommes que de livres de cours. Maylee sourit devant son petit univers bien trop bordélique pour qu'elle ait une vie rangée et ouvrit son armoire d'un geste brutal. La porte de l'armoire renversa le pied de son appareil photo, qui lui-même renversa le cadre qu'il y avait sur sa table de chevet, qui lui-même fit s'écrouler la montagne de paquets de clopes qui gisait là. Elle n'y fit pas attention, pris le premier pantalon et le premier t-shirt de la pile, s'habilla sans y prêter attention, se retourna pour se regarder dans le miroir et se cogna le genou contre le coin de son bureau. Putain, c'était vraiment trop petit ici. Puis elle alluma en même temps la télé et une cigarette, s'assit sur un vieux pouf par terre et faisait tomber la cendre dans la canette de jus de pomme la plus proche d'elle, juste avant de se rappeler qu'elle devait partir au lycée. Elle calla la cigarette entre ses lèvres, sauta dans ses chaussures sans lacets, enfonça sa casquette sur sa tête, pris son sac à dos sur une épaule, lança un regard fatigué à la vaisselle qui s'amoncelait dans l'évier, attrapa le balai, donna trois quatre coups dans le plafond pour réveiller le voisin, sorti de chez elle en souriant et pris la direction du lycée.
C'est bon, la journée pouvait commencer, même si, selon Maylee, à Agonalia il y avait vraiment un truc pas clair, qui se propageait dans l'air.
Il y a bien une gamine, là, blottie sous sa couette dont la housse s'est barrée pendant la nuit, écrasée par cent dix-huit étages d'acier et de familles comme les autres qui dort comme elle peut, puisque ça fait longtemps qu'il n'y a plus aucun spectacle dans sa tête, quand elle ferme les yeux. Son réveil sonne, sans bouger le corps elle l'éteint d'un geste mécanique, se rendort, le réveil sonne à nouveau, elle l'éteint encore, se rendort, et ce, cinq ou six fois. Quand la voix grésillante du réveil daigne enfin fermer sa gueule pour de bon, son premier réflexe est d'attraper son téléphone qui traine entre deux t-shirts et une chaussette sale par terre, dans le fouillis de son appartement. Les yeux encore fermés, la bouche encore pâteuse, elle appelle le seul numéro de son répertoire téléphonique.
Tuuu ... Tuuu ... La sonnerie s'éternise. Comme d'habitude.
_Allo ?
Une voix ronchonne et pâteuse, comme la sienne, répond à l'autre bout du fil.
_Max, c'est l'heure de se réveiller.
_Putain May', laisse moi encore cinq minutes.
_J'te laisse cinq minutes à chaque fois et à chaque fois t'arrives en retard.
Max marmonna quelques mots complètement incompréhensibles et Maylee l'entendit s'étirer en baillant.
_Bon, ça marche, à tout à l'heure.
_Au fait Max ...
_Quoi ?
_Mets pas tes pompes vertes, tu mets trop de temps pour les attacher tous les matins, et on est déjà à la bourre !
Maylee raccrocha avant même que Max puisse protester, ces pompes vertes, c'était sa grande fierté. Elle se leva lentement, s'étirant comme un chat, regarda un peu le bordel autour d'elle et le cendrier plein à craquer, sa table de chevet était jonchée de paquets de cigarettes vides et d'allumettes carbonisées, sa moquette avait perdu depuis longtemps sa couleur d'origine, cramée par endroits, et sur le bureau on trouvait plus de canette de jus de pommes que de livres de cours. Maylee sourit devant son petit univers bien trop bordélique pour qu'elle ait une vie rangée et ouvrit son armoire d'un geste brutal. La porte de l'armoire renversa le pied de son appareil photo, qui lui-même renversa le cadre qu'il y avait sur sa table de chevet, qui lui-même fit s'écrouler la montagne de paquets de clopes qui gisait là. Elle n'y fit pas attention, pris le premier pantalon et le premier t-shirt de la pile, s'habilla sans y prêter attention, se retourna pour se regarder dans le miroir et se cogna le genou contre le coin de son bureau. Putain, c'était vraiment trop petit ici. Puis elle alluma en même temps la télé et une cigarette, s'assit sur un vieux pouf par terre et faisait tomber la cendre dans la canette de jus de pomme la plus proche d'elle, juste avant de se rappeler qu'elle devait partir au lycée. Elle calla la cigarette entre ses lèvres, sauta dans ses chaussures sans lacets, enfonça sa casquette sur sa tête, pris son sac à dos sur une épaule, lança un regard fatigué à la vaisselle qui s'amoncelait dans l'évier, attrapa le balai, donna trois quatre coups dans le plafond pour réveiller le voisin, sorti de chez elle en souriant et pris la direction du lycée.
C'est bon, la journée pouvait commencer, même si, selon Maylee, à Agonalia il y avait vraiment un truc pas clair, qui se propageait dans l'air.



